La solidarité familiale

Dans le contexte actuel de remise en question du partage entre les responsabilités publiques et privées, il est important de revoir les enjeux principaux qui sous-tendent cette redistribution des « richesses » que sont les solidarités.La question principale concerne le rééquilibrage entre solidarités familiales et solidarités publiques, du fait des évolutions dans les sphères de la famille, du marché de l’emploi, des services publics et du secteur social. En effet, toutes les transformations, qui ont eu lieu depuis un quart de siècle, impliquent une importante réflexion autour d’un nouveau partage des responsabilités et des ressources dans la prise en charge des besoins des individus.D’un côté, l’évolution des structures de la famille et du marché de l’emploi a entraîné une transformation des rôles familiaux ainsi que des étapes de la vie des jeunes et des aînés, le tout fragilisant les relations et le potentiel d’entraide dans la sphère familiale. D’un autre côté, depuis une trentaine d’années, l’État n’arrive plus à assumer toutes les responsabilités qu’il estimait auparavant pouvoir porter, durant la période de prospérité économique et de « générosité sociale » qui avait vu naître son volet d’État-providence.Plusieurs enjeux spécifiques découlent de ces transformations, en particulier la crainte d’une surévaluation des capacités des familles, la possibilité de leur « démission » en cas de surcharge, l’accroissement éventuel des inégalités sociales ou encore l’implication inégale des hommes et des femmes dans le soutien aux proches.Après avoir identifié les enjeux sociaux majeurs et présenté quelques définitions, nous décrirons les pratiques d’entraide à la lumière des parcours de vie, des inégalités sociales et du genre pour terminer sur la question de l’articulation entre solidarités familiales et publiques.Les solidarités familiales et leurs enjeux sociauxLes différents enjeuxLes pouvoirs publics pourraient avoir tendance à surévaluer les capacités réelles des familles. Il est donc nécessaire de bien évaluer les ressources tangibles des individus et la dynamique des pratiques de solidarités familiales, c’est-à-dire leurs spécificités par rapport aux ressources publiques, mais aussi leurs limites dans le contexte des transformations en cours. D’une part, comme le laisse faussement entendre l’expression « aidant naturel », les familles ne sont pas « naturellement » protectrices. Ce ne sont pas toutes les familles qui sont solidaires et elles ne le sont pas toutes au même degré. D’autre part, des familles peuvent être réticentes à recourir aux aides publiques disponibles, ce pour différentes raisons (normes de responsabilité familiale, désir de conserver son indépendance, expériences négatives…)Un poids excessif de charges et de responsabilités laissées aux familles pourrait avoir pour effet de paralyser leur potentiel de solidarités, comme l’indiquent plusieurs études. D’où la nécessité d’estimer correctement l’état réel des besoins et des ressources disponibles. Même lorsque les familles sont prêtes à s’occuper de leurs membres, l’accès aux solidarités familiales est contraint par divers facteurs (moyens, distances, disponibilités…). En somme, se reposer uniquement sur les capacités des réseaux familiaux ne permet pas de répondre à tous les besoins des familles, risque de décourager l’aide aux proches, sinon de mener à l’épuisement des personnes aidantes.Les démocraties électives reposent toutes sur un consensus : l’intérêt général et le bien commun des personnes qui y habitent. L’État veille, quant à lui, à la protection des citoyens contre les risques de certains aléas de l’existence (maladie, chômage…) par la redistribution des ressources prélevées au sein de la société dans un souci de justice sociale et d’intérêt public.De nombreuses recherches ont avancé que les solidarités familiales contribuent à la reproduction des inégalités sociales. En effet, puisque les familles ne peuvent donner d’autres soutiens que ceux dont elles disposent elles-mêmes, s’appuyer essentiellement sur les échanges et les transmissions familiales favorise en quelque sorte un immobilisme social et une absence de redistribution des ressources collectives.Au-delà des inégalités sociales, il faut aussi mentionner les inégalités de sexe : puisque les femmes sont davantage impliquées dans les activités de soutien à l’intérieur du réseau familial, elles se trouvent particulièrement exposées dès qu’on en demande davantage aux familles. Par exemple, certains impacts de la réorganisation du réseau sociosanitaire telle que le virage ambulatoire [2] impliquent une participation accrue des femmes dans les soins aux proches convalescents. La réduction des services de l’État envers certaines populations (par exemple, la diminution de places dans les centres d’hébergement pour personnes âgées ou handicapées) inquiète les familles, prioritairement les femmes, ainsi que les organismes du secteur social, étant donné l’accroissement de la charge de travail qui devra être assumée par ces instances.Quels sont les différents types de solidarités ?D’une façon très générale, on s’entend pour dire que la notion de « solidarité » entre personnes ou entre groupes sociaux désigne l’ensemble des dispositifs qui assurent la redistribution ou les échanges de biens et de services, que ce soit dans le cadre familial de proximité ou plus largement sociétal. Elle suppose la conscience d’une appartenance commune qui crée des devoirs de réciprocité.Parler des solidarités implique alors une multitude de distinctions. On distinguera les solidarités en fonction de leur provenance (privée ou publique), mais aussi par la fonction qu’elles remplissent (protection ou insertion des individus). Les dispositifs qui encadrent certaines d’entre elles peuvent également servir à les différencier (solidarités imposées par le dispositif légal, solidarités encouragées par le dispositif fiscal). Il est important de noter que les distinctions entre les différentes catégories de solidarités sont complexes et qu’il n’existe pas de consensus autour de ces questions.Un premier type de classification permet de distinguer, d’une part, les solidarités privées et, d’autre part, les solidarités publiques. Les premières sont constituées des aides ou des services informels (non organisés de manière officielle) en provenance du réseau personnel, c’est-à-dire de la famille mais également des amis, des collègues de travail ou encore du voisinage.Les solidarités publiques, quant à elles, renvoient aux aides ou aux services plus ou moins formels (soumis à l’administration publique). Ces aides proviennent principalement de l’État mais aussi des fondations privées ou des milieux de travail (les crèches en milieu de travail, les congés parentaux, etc.). Lorsqu’elles proviennent de l’État, elles s’inscrivent dans diverses politiques : les politiques familiales (les crèches, les allocations familiales…), les politiques de santé (l’assurance-maladie…) et les autres politiques sociales (l’assurance-chômage, le régime des retraites…).Dans la solidarité publique, les ressources sont mises en commun et sont ensuite redistribuées au nom de la justice sociale, selon les besoins et suivant des normes ; l’aide devient un droit et la décision est prise par des représentants de la collectivité ; il n’y a donc pas de lien personnel aidant-aidé comme dans les solidarités privées et donc pas de sentiment de dette envers autrui ni obligation de contre-don.En effet, les solidarités privées présentent des caractéristiques distinctes des solidarités publiques. Elles sont, par exemple, plus souples, plus polyvalentes et gratuites, ce qui, par ailleurs, peut créer un sentiment de dette. D’autre part, au sein des solidarités privées, certains auteurs vont distinguer différents types d’aides ou de services pouvant être rendus : les biens, les services et le support qu’il soit affectif, moral ou informationnel. Les nombreuses aides provenant des services sociaux et bénévoles se situent, quant à elles, à mi-chemin entre les solidarités privées et les solidarités publiques.Certains auteurs [1, 2] [3] insistent davantage sur la fonction remplie par les soutiens apportés aux membres de la famille. En effet, plusieurs recherches ont montré que les aides familiales pouvaient être protectrices (l’aide protège son bénéficiaire contre des risques de la vie sociale) ou insérantes (l’aide permet d’insérer le bénéficiaire dans l’environnement social). Les services peuvent être à dominante protectrice (par exemple donner des soins, préparer des repas, faire des courses, conduire une personne âgée en perte d’autonomie…) ou insérante (garder des enfants permet de libérer les parents pour le travail…)En d’autres termes, les services sont protecteurs ou insérants selon qu’il s’agit de pallier une incapacité ou de permettre au bénéficiaire de l’aide de se consacrer à d’autres rôles sociaux. Les soutiens relationnels qui permettent d’entrer en rapport avec autrui sont, a priori, de type insérant mais à divers degrés (par exemple, l’aide dans la recherche d’un logement apporte une forme de sécurité mais a, avant tout, une fonction d’insertion sociale).Il faut bien voir que la distinction entre les fonctions d’insertion et de protection n’est jamais tranchée. Et le paramètre clé n’est pas tant le contenu du service que la situation du bénéficiaire. Si l’aide intervient dans un contexte « assuré » (non précaire) et n’a pour effet que de faciliter la satisfaction de besoins donnés, sa fonction est plus insérante que protectrice ; si, à l’inverse, elle intervient dans un contexte fragile et incertain, elle relève plutôt de la protection. Ce serait donc la position sociale du bénéficiaire du soutien qui influencerait le plus le rapport entre la fonction « protectrice » et « insérante » de la solidarité familiale. « En milieux populaires, les services sont plus souvent protecteurs, car la situation du bénéficiaire est moins assurée. C’est l’inverse dans les milieux moyens et supérieurs. […] Cela indique également que la “solidarité familiale” n’est pas, dans son principe, égalitaire. En outre, comme les services marchands sont plutôt de type insérant, les milieux aisés peuvent arbitrer entre différentes solutions. Au contraire, les milieux populaires sont plus dépendants de la parenté du fait de la rareté des substituts. Même si cette dépendance rejoint leur préférence (“régler les problèmes entre soi”).[2] »Les solidarités privées peuvent également appartenir au dispositif légal telle l’obligation alimentaire qui s’inscrit dans le Code civil. Dans ce cas, certains auteurs [3] parlent de solidarités imposées. Enfin, il y a les solidarités encouragées par le dispositif fiscal et financier telles que les déductions fiscales (par exemple, au Québec, les crédits d’impôts pour l’hébergement d’un parent) ou les mesures de soutien pour acheter certains services domestiques.Qu’est-ce que « la solidarité familiale ? »S’il est difficile de définir la solidarité familiale, c’est d’une part parce qu’il s’agit d’un concept très large incluant plusieurs notions connexes telles que l’aide, le soutien, l’entraide, les échanges, les dons ou encore la sociabilité. D’autre part, la solidarité concerne la famille élargie ou le réseau familial, mais on l’associe également aux univers de la parenté et de l’entourage. Par contre, la littérature sur la solidarité familiale exclut de son champ de préoccupations les liens qui unissent les membres du couple et les liens entre parents et enfants mineurs.Malgré ces difficultés à définir la solidarité familiale, nous conviendrons dans cet article, de la définition suivante : « au sens large, la solidarité familiale réfère à cette cohésion grâce à laquelle les membres d’un groupe social (ici, la famille élargie ou le réseau familial) ont à cœur les intérêts des uns et des autres. La solidarité est donc un état des relations entre personnes qui, ayant conscience d’une communauté d’intérêts, la traduisent concrètement dans différentes conduites de communication (sociabilité) ou d’échanges (soutiens) » [4].On peut se demander pourquoi la littérature ne retient pas le concept de solidarité pour désigner les relations et les échanges au sein de la famille nucléaire. C’est que les liens qui unissent les membres de la famille restreinte et en corésidence sont plutôt considérés comme des liens de responsabilité primaire et/ou d’obligations mutuelles sans qu’intervienne la notion de solidarité. Dans la littérature, l’aide apportée par un parent à son enfant mineur est désignée sous d’autres termes : maternage, paternage, etc. Dans le cadre de la vie domestique, l’entraide est observée à l’aide de notions indirectes telles que la division du travail domestique ou le partage du temps des conjoints entre les activités parentales, ménagères, personnelles et professionnelles.Une autre question soulevée dans la littérature est celle des populations visées par l’adjectif « familial ». En général, les politiques familiales – qui sont une forme de solidarité publique en direction des familles – s’adressent en priorité aux familles nucléaires tandis que lorsqu’on parle des solidarités familiales, c’est la famille élargie ou le réseau familial qui est concerné.On utilise parfois la notion de sociabilité familiale pour désigner la nature et la fréquence des contacts établis au travers des rencontres et des communications (téléphones, courriers…) entre parents. Cette notion de sociabilité concerne donc les relations entre les membres. On pense ici aux partages d’activités communes ou de loisirs, aux fêtes et aux anniversaires, aux vacances passées ensemble. On établit une distinction entre la solidarité, qui concerne les échanges, et la sociabilité qui s’applique aux relations. Dans la réalité, on se rencontre aussi souvent pour s’entraider.Il convient d’inscrire les pratiques de solidarité familiale dans une perspective temporelle [4]. En effet, les sentiments d’engagement et d’obligation se développent au fil du temps. La dynamique de réciprocité ne prend son sens qu’à l’échelle de l’existence. Ce que nos parents nous ont « donné » lorsque nous étions jeunes, nous pouvons par exemple le « rendre » d’une façon ou d’une autre à l’âge adulte.Certaines recherches [4] insistent sur le caractère paradoxal que peuvent avoir les pratiques de solidarité familiale. En effet, si elles procurent de l’assistance et une forme de sécurité aux membres du réseau familial, il n’en demeure pas moins que le « don » constitue une forme de « dette » pour l’aidé qui peut impliquer une certaine forme de contrôle et de surveillance pour le bénéficiaire, et par conséquent une perte d’autonomie.Les caractéristiques des solidarités familialesLes recherches sociologiques ont tenté d’identifier les caractéristiques propres aux pratiques de solidarité familiale. Six d’entre elles reviennent particulièrement souvent dans la littérature.Tout d’abord, les pratiques de solidarité au sein du réseau familial fonctionnent sur le principe de la gratuité. Même s’il arrive que des services soient payés pour désamorcer un éventuel sentiment de dette, il est plutôt rare que les services rendus à des membres de sa famille soient monnayés.Ces pratiques s’inscrivent par ailleurs dans une logique de réciprocité. La solidarité familiale fonctionne selon la logique du « don/contre-don » dans laquelle le contre-don peut se réaliser à l’échelle de l’existence ou encore d’une génération à l’autre. C’est à l’ethnologue Marcel Mauss [5] que l’on doit d’avoir conceptualisé les formes archaïques de l’échange et du don qui subsisteraient aujourd’hui dans la sphère familiale. Pour Mauss, la solidarité repose sur un principe de réciprocité étranger à l’échange marchand, fondé sur la triple obligation de donner-recevoir-rendre. Et ce vaste système du don/contre-don remplirait une fonction morale de perpétuation des relations sociales.Les solidarités familiales sont polyvalentes. En effet, ces pratiques recouvrent une multitude de soutiens non spécialisés qui vont de la garde des enfants jusqu’aux soins à des personnes âgées en passant par les prestations affectives, le partage d’informations telles que les recettes de cuisine ou encore les bonnes affaires.Parallèlement à cette polyvalence, les soutiens consistent également en des tâches qui sont proportionnées et personnalisées selon les besoins et les ressources (aptitudes, disponibilités, moyens financiers…) des membres du réseau familial. Cette plasticité des pratiques de solidarité au sein du réseau familial les différencie également des autres formes de solidarités.L’absence d’un contexte bureaucratique et d’un engagement formel rend également les pratiques de solidarité familiale plus souples que celles provenant du secteur public. Pour certains auteurs, ce serait en raison de cette flexibilité que les solidarités familiales sont aussi largement sollicitées et qu’elles couvrent un large spectre de soutiens.Enfin, l’accessibilité est également une caractéristique importante des solidarités familiales. Au-delà de la proximité physique, le réseau familial constitue un groupe assigné et permanent dont la disponibilité est définie, a priori, comme inconditionnelle.Suivre une thérapeute pour le sauvetage de votre

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